Sans catégorie

Bayrūt

Tous ces murs et corps troués

En ruines

En lambeaux

Un souffle dans la poitrine

Un souffle dans la chair

Un souffle

La mort et la destruction

L’horreur et la désolation

L’empreinte dans les yeux dans la mémoire dans le sang

Milliers de cœurs qui explosent

Milliers de cèdres devenus saules-pleureurs

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Atelier d'écriture

Je suis une fille sans histoire

Je suis une fille sans histoire, sans histoire à raconter et sans imagination. Je ne fais même presque jamais de rêve la nuit. C’est dire. J’aimerais avoir les mots pour vous raconter ce soir sans histoire, une fin de journée au destin sobre, 21h, sans espoir, un mercredi d’octobre. Je buvais mon potage, sous le regard de la lune par-dessus le velux de mon dernier étage.

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Atelier d'écriture

La nuit dans la galaxie

La nuit quand tout le monde dort, la mère ne dort pas. Elle repense à ce jour de juillet, quand l’enfant était en colonie de vacances. Ce jour de juillet, le père a dit à la mère : il n’y a plus d’amour. 

La nuit quand tout le monde dort, le père ne dort pas. Depuis ce jour de juillet, il est installé au grenier, en attendant que tout ça s’organise. La literie est moins bonne. Et moins chaude.

La nuit quand tout le monde dort, l’enfant ne dort pas. Il se demande chez qui, de son père ou de sa mère, vivra son Nemo. Et qui s’occupera de lui les semaines où l’enfant n’est pas là.

La nuit quand tout le monde dort, le poisson rouge, lui, sans conscience, sans mémoire, dort.

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Sous l’armure

Sous l’armure, il y a, éparpillés au sol, tous les rires tous les chants tous les printemps.

Sous l’armure, il y a, réduit en morceaux, le rêve du grand exil à deux le rêve du foyer à nous le rêve du « oui je le veux ».

Sous l’armure, il y a l’horizon écroulé, le cœur défragmenté, la vie en miettes.

Sous l’armure, l’espoir finit de fondre et de noyer, avec les dernières larmes, les éboulis de nous.

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Au sommet

Il est ici, le sommet. Habituellement, c’est noir de monde. Touristes, artistes de rue, vendeurs à la sauvette. Là, l’endroit est désert. Seuls quelques badauds traînent dans les parages. On nous propose un joint, on nous harangue. Il est deux heures du matin, tu as froid et le brouillard s’étale sur la ville. La noirceur et les nuages troublent le panorama s’offrant à nous. Le spectacle, le vrai, est ailleurs. « Vous êtes sœurs ? » Je comprends où il veut en venir avec sa question, celui qui vient briser notre bulle. Il voit notre évidente complicité. Pourtant, il n’y a pas à être fin observateur. Je ne te regarde pas comme une sœur. Mes yeux te dévorent. Un corps qui désire ne peut pas tricher. « Oui, nous sommes jumelles. » Éclair complice. Le type ne prolonge pas l’échange. Tant mieux. À son départ, tu me souris. Il est là, le vrai spectacle. Dans ton sourire. Dans tes fossettes. Nous sommes arrivées à court de mots et nous le savons sans même avoir à nous le dire. C’est toi qui prends l’initiative. C’est toi qui t’approches. Je romps la dernière distance. Nos lèvres se frôlent puis se touchent puis se goûtent puis se délectent. « Eh, les filles ! » Tu me sens me raidir, tu me sens trembler, tu murmures ne crains rien. « Eh les filles… Vous n’auriez pas une cigarette ? » Non, désolé, nous ne fumons pas. « Ah, c’est bien, ça ! » Il s’en va. Tu me sens tendue mais ta présence m’apaise. Tu t’en fous toi. Tu es libre. Et tu m’embrasses de plus belle. Tu prends la ville à témoin. Tu m’embrasses devant ces milliers de fenêtres, de toits, de parcs, de lampadaires. On s’embrasse et c’est bon. Nos corps tout entiers s’embrassent et c’est bon. Il est ici, le sommet.

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Portrait

Il parle avec la même délicate douceur des marées basses quand le vent sieste. On ne peut s’empêcher, au moment de lui répondre, d’emprunter le même volume vocal, le même rythme contagieux que l’on laisse, sans en avoir toujours conscience, nous envahir.

Il est souvent assis avec la même sinueuse torsion des nœuds marins. Poète recroquevillé comme un Penseur, en équilibre fragile, penché vers l’avant, la gravité pour centre.

Il se tait s’il n’a rien à dire. Il parle s’il a quelque chose à penser. Et lorsqu’il parle, il offre sa réflexion comme les coquillages, halés par la houle, viennent s’offrir sur le sable. Les phrases sont syncopées, chaque mot choisi. Il réfléchit. Il n’affirme pas. Rien de résolu. Les épaules, les bras, les mains prolongent sa pensée.

Il connaît le luxe de son équipage. Le travail se fait dans la bienveillance, l’écoute et la disponibilité. La répétition n’attend pas la montée sur le pont des planches pour commencer. Avant le plateau, la mise au point. Technicien·ne·s et interprètes se réunissent autour du poète, du penseur. Lui s’inquiète de chaque détail, s’abreuve de chaque doute, s’enthousiasme de chaque observation. Il écoute, prend le temps, répond sans omission. Il faut certainement beaucoup de confiance, d’ouverture et d’amour pour parvenir à pareille connivence. Il distribue à ses allié·e·s quelques directives avec l’économie de la parcimonie, avec la nécessité de la précision, avec la finesse de l’essentiel.

Son assistant, complice des premières heures, semble être son inverse absolu. L’un vide le vase à la moindre goutte, l’autre attend le débordement. L’un est prompt et franc, l’autre patient et poli. L’un crie presque, l’autre presque murmure. L’un est droit, l’autre oblique. On s’étonne de cette paire qui détonne mais ne dissone pourtant pas. Peu à peu, l’alchimie se révèle. L’évidence. Ils forment les revers d’une seule et même… pièce. Les deux parties d’un même cerveau. Chacun est le complément et le manque de l’autre. Binôme en parfait équilibre.

Pause. Il demande à son régisseur de nuancer la couleur ou l’intensité d’un projecteur. L’assistant note, observe, prête son troisième œil. La modification est si infime qu’elle est indiscernable au regard vierge, au regard nu. C’est de la dentelle. Du détail. Du microscopique. Rien ne change et pourtant tout change.

Avant que ne s’achève la répétition, technicien·ne·s et interprètes se réunissent de nouveau autour du poète, du penseur. Lui partage ses derniers espoirs, son assistant ses dernières remarques. Le doux, le grave, le tempéré disparaît avec la même tranquille discrétion des voiliers derrière la baie.

Il est là…

Il n’est plus là.