Elle a enlevé ses pantoufles

Un souffle.

Elle est seule dans cette arène un peu particulière. Elle sort de la poche avant droite de son jean une feuille qu’elle déplie soigneusement.

Son « bonsoir » d’introduction ne reçoit que quelques « bonsoirs » timides en retour. Elle recommence : « BONSOIR ! ». Là, la salle est réactive et, à l’unisson, les gens présents pour l’écouter lui renvoient un « BONSOIR » magistral. C’est bon, elle est prête.

Elle ne prend pas la peine de se présenter : ici, tout le monde la connaît. Elle a enlevé ses pantoufles. En chaussettes, jean rouge et haut de pyjama à l’effigie du drapeau américain, elle s’adresse sans complexes (ou presque) à l’assemblée face à elle. Ce flegme apparent qui comble son absence de charme intrigue et attire l’attention du public.

Son monologue interactif commence. Remarques (plus ou moins) bien placées, touches d’humour et pointe d’autodérision viennent ponctuer son texte. Un texte nostalgique, introspectif et défendant des valeurs d’ouverture, d’écoute et de partage. Les yeux dans les yeux, son pauvre papier à la main, elle s’adresse à des adultes et des enfants attentifs.

Elle est émue, bafouille, ravale sa salive, toussote afin d’éclaircir sa voix nouée à l’intérieur de sa gorge. Le discours se poursuit tandis que les rires laissent peu à peu place au silence. Un silence qu’on aime écouter : le silence de ces personnes qu’elle a réussi à toucher avec ses mots. Des mots prononcés avec le cœur. Elle se met à nu face à tous ces gens, les invite dans son intimité. Elle partage avec eux sa réflexion, sa vision, ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même.

« Je m’en vais mourir là-bas, je reviens ». Elle jette son texte par-dessus son épaule, se retourne, et quitte l’arène tête baissée dos tourné, laissant ses pantoufles en plan.

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A la demande générale de 3 personnes, voilà ci-dessous le fameux texte dont je parle. Petites explications pour ne pas arriver en terre inconnue : je vais aux Rencontres d’été du CRAP (Cercle de Recherche et d’Action Pédagogique)-Cahiers Pédagogiques – une sorte de colloque d’une semaine où des gens qui travaillent dans le monde de l’éducation se retrouvent chaque année pour parler « pédagogie ». Les enfants des CRAPistes peuvent venir lorsqu’ils ont entre 3 et 16 ans. Les rencontres de cette année étant pour moi les dernières, j’ai prononcé un petit discours le dernier jour, parce que j’avais des choses à dire. 

Je ne croyais pas à la superstition autour du nombre 13, qui dit que ça porte malheur. Cette année, pourtant, le 13 s’est dit qu’il avait une réputation à tenir. Car, ça y est, aujourd’hui est ma treizième rencontre du CRAP et aussi la dernière.

Le CRAP, pour moi, c’est une grande famille. Depuis 13 ans, les crapistes me voient grandir et je les vois… vieillir. Je suis arrivée à l’âge de trois ans en garçon manqué peste et bavarde, je repars en jeune adolescente – toujours aussi bavarde – mais un peu moins insupportable.

Le CRAP, c’est le plaisir des retrouvailles et davantage encore le plaisir de nouvelles rencontres. Chaque année, jusqu’à la dernière, j’ai eu le bonheur de croiser sur mon chemin des personnalités enrichissantes, drôles, bienveillantes…

J’ai beaucoup appris sur les autres et sur moi-même, en venant ici. Je connais des personnes parmi vous – ma mère la première – qui ont découvert des choses sur leur métier, leur vision de la pédagogie, et sur eux-mêmes.

Du côté des enfants aussi, les Rencontres peuvent bouleverser. Si les crapistes qui me connaissent depuis longtemps ont remarqué que j’ai énormément changé – en bien ! –, ils ignorent toutefois que ce changement est dû à un déclic survenu lors d’une rencontre du CRAP il y a environ sept ans. Cette année-là, je m’étais fixée comme objectif d’être agréable avec les gens (un truc que je n’avais jamais essayé de faire puisque je considérais obligatoire que toute l’attention soit portée sur moi). A l’issue des six jours, les crapistes – adultes comme enfants – m’ont trouvé métamorphosée. Ce jour-là j’ai compris qu’être une peste égoïste et méchante n’apporte rien. J’ai compris que je pouvais être quelqu’un de bien. Ce jour-là j’ai pris conscience de l’existence des autres.

Sans le CRAP, je ne me serais peut-être jamais remise en question et je serais restée irritante encore très longtemps. Les Rencontres du CRAP : une vraie leçon sur les relations avec les autres et sur apprendre à vivre ensemble sans oublier qu’on n’est pas tout seul.

Depuis mon arrivée il y a 13 ans, il y a eu pas mal de changements faits pour les enfants. Avant, on n’avait qu’un seul animateur ; maintenant, ils sont deux. Ce qui permet de faire des activités différentes en fonction des tranches d’âge. Par ailleurs, il existe de véritables échanges entre les adultes et les enfants. Pour ça, j’aimerais remercier les grands. Merci Michel T. qui propose aux enfants un atelier philo : le temps d’un débat, on se retrouve autour d’une table pour réfléchir sur un sujet qu’on a choisi nous-mêmes. Merci à Jeanne-Claude M. qui nous avait invités à découvrir la danse africaine le temps d’une après-midi. A nous, les enfants, ça nous apprend le partage et la discussion avec les autres. Je souhaite de tout cœur que ces échanges perdurent et se développent.

Chaque fois que je pense aux Rencontres du CRAP, y a tout un tas de souvenirs qui se bousculent dans ma tête. Je vais retenir les beaux moments de rigolade, de larmes, de soirées sympas autour d’un verre – d’eau, bien sûr ! – ou sur la piste de danse. Je vais me souvenir de personnes qui m’ont touchée que je ne verrais probablement plus jamais. Parce que c’est ça le CRAP aussi : des au-revoir et des adieux…

Bref, je suis en train de vivre mes derniers moments ici. Je ne serais plus « enfant » aux yeux du CRAP car je m’apprête à souffler ma seizième bougie. Je vais continuer mon bonhomme de chemin en gardant précieusement en mémoire ce que les Rencontres m’ont appris au fil des ans.

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