Quelqu’un de bien

Mardi 16 avril 2013.

12h35, mon train va bientôt partir. Je compose un à un les chiffres du numéro du cabinet. J’hésite une seconde, puis je me lance. Ça sonne. Une fois. Je commence à stresser. Deux fois…

« Bonjour, oui ?

– Bonjour, j’appelle car j’aimerais prendre rendez-vous.

– Heu… oui, qui êtes-vous ? »

Je me sens idiote. Je prends rendez-vous sans me présenter.

« Kéloufi Mélina, je suis déjà venue. »

Immédiatement, son ton s’adoucit.

« Ha oui. Vous… Quand est-tu disponible, Mélina ? ».

Elle me propose demain mercredi 17 avril à 20h20. Je ne pensais pas obtenir un rendez-vous si rapidement.

J’appréhende. Ça me fait bizarre. Et en même temps je répète depuis au moins deux ans que je voulais la revoir pour lui donner de mes nouvelles et pour la remercier de son aide. Elle, la psychologue qui m’a suivie pendant des années, qui m’a vu entrer dans la vie de l’enfance jusqu’à mes premiers balbutiements de collégienne. Je me souviens de son cabinet : son fauteuil avec un autre fauteuil en face, un divan et un petit bureau. Chaque semaine sur ce petit bureau je me souviens que nous dessinions. L’une commençait un dessin que l’autre finissait. Et en même temps je lui parlais de ma vie. Je me souviens de ce fauteuil sur lequel je n’avais pas envie de m’installer, la place des grands. Et quand j’y repense, je m’imagine demain prendre place sur ce fauteuil, me retrouver face à elle. Les après-midis où j’étais fatiguée, je squattais le divan et me laissais bercer par le bruit du silence.

Je garde tellement de souvenirs de la psy et du cabinet : des photos de maisons grecques blanches à volets bleus, ses lunettes qui retombent sur le bout de son nez, son petit carnet où elle prend ses rendez-vous, sa grande armoire secrète où elle rangeait les dessins que nous faisions ensemble. Déjà à l’époque tout me paraissait si petit. Je me souviens du tableau affiché à côté de la porte. Il y avait le nom d’un artiste grec que je ne retenais jamais, et chaque fois je le lui redemandais, à ma psy. Le nom était écrit avec l’alphabet grec. Je suis sûre qu’il est toujours là ce tableau. Et je suis sûre que la disposition des meubles du cabinet n’a pas été modifiée.

Demain, après des années sans la voir, j’ai rendez-vous avec ma psy. J’en ai toujours parlé au présent, d’ailleurs. Elle n’est pas «mon ancienne psy». Elle est toujours restée «ma psy». Toute l’aide qu’elle a su m’apporter est encore tellement utile à ma vie du présent que ma psy fait partie de la Mélina que je suis aujourd’hui.

**********

Rien n’a changé : la salle d’attente, le cabinet, la psychologue… Cette fois ce n’est ni sur le divan ni au secrétaire que je m’installe, mais sur le fauteuil en face d’elle. A mon arrivée, elle me demande les raisons pour lesquelles elle me retrouve ici, quelques années plus tard. Je le lui explique, tout en évoquant aussi le chemin que j’ai parcouru depuis la dernière fois. Elle se souvient de la 1ère fois que je lui ai rendue visite, quand j’avais 4 ans. Elle se souvient de mes relations fraternelles tendues. Elle m’a parlé du «parcours par toujours facile» que j’ai connu, m’a parlé de mes parents – «un couple particulier, avec des cultures à la fois très proches et que pourtant tout oppose» – grâce à qui j’ai pu évoluer dans un univers riche. Elle n’est pas étonnée de voir qui je suis devenue, la personne que je suis en train de me construire. Je l’ai remercié d’avoir participé à cette construction.

«Je suis touchée, mais je te retourne ce que tu me dis. On a formé une équipe ; si on a avancé c’est parce que tu as bien voulu accomplir ta part du travail. […] Tu es une fille bien, Mélina.

– Heu bah j’essaie de devenir quelqu’un de bien.

– Non non mais je te le dis, tu ES une fille bien.»

Les vingt minutes sont passées très (trop ?) vite, elle m’a redonné rendez-vous. Elle sait où elle va m’emmener, elle sait quel travail est à faire. Et moi je sais que je suis prête : le rendez-vous c’est moi qui l’ai pris, c’était ma propre démarche, et j’ai conscience du travail qui m’attend. Mais surtout, surtout, je suis prête à me remettre en question, à souffrir une nouvelle fois. Car je sais, je SAIS, que j’en sortirai grandie.

Elle a su appuyer là où ça fait mal. J’ai tiré une grande force des séances chez la psy il y a quelques années, une force tellement solide que je me suis presque sentie toute-puissante. Comme si rien ne pouvait me déstabiliser désormais. Il y a des drames de la vie qui peuvent vous démolir tout ça. Ce drame de la vie qui m’a montré que finalement ma force était bien illusoire, et que finalement je suis bien faible. Quelqu’un de fort n’est pas quelqu’un qui est capable d’être joyeux puis de fondre en larmes deux minutes après, comme ça, sans raison apparente.

Je me suis livrée sans détour (en même temps, à 70€ la séance de vingt minutes…). Elle est entrée dans mon intimité, je me suis laissée faire. Cette première séance m’a fait du bien, et déjà avec le peu qu’elle m’ait dit j’ai pas mal de questions à résoudre. A l’époque où j’allais la voir, je n’avais pas conscience de tout ça. Je pensais revenir la voir un jour, je suis revenue au bon moment. En pleine crise identitaire (on appelle ça «l’adolescence») et à un âge où je peux avoir CONSCIENCE des choses. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas octroyée un tel voyage à travers moi-même. Quand la psy m’a dit «tu es quelqu’un de bien», tout mon travail a eu du sens. Et plus j’avance et plus j’apprends à aimer la personne que je suis en train de devenir. Quand je serai grande, je serai quelqu’un de bien.

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