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Portrait

Il parle avec la même délicate douceur des marées basses quand le vent sieste. On ne peut s’empêcher, au moment de lui répondre, d’emprunter le même volume vocal, le même rythme contagieux que l’on laisse, sans en avoir toujours conscience, nous envahir.

Il est souvent assis avec la même sinueuse torsion des nœuds marins. Poète recroquevillé comme un Penseur, en équilibre fragile, penché vers l’avant, la gravité pour centre.

Il se tait s’il n’a rien à dire. Il parle s’il a quelque chose à penser. Et lorsqu’il parle, il offre sa réflexion comme les coquillages, halés par la houle, viennent s’offrir sur le sable. Les phrases sont syncopées, chaque mot choisi. Il réfléchit. Il n’affirme pas. Rien de résolu. Les épaules, les bras, les mains prolongent sa pensée.

Il connaît le luxe de son équipage. Le travail se fait dans la bienveillance, l’écoute et la disponibilité. La répétition n’attend pas la montée sur le pont des planches pour commencer. Avant le plateau, la mise au point. Technicien·ne·s et interprètes se réunissent autour du poète, du penseur. Lui s’inquiète de chaque détail, s’abreuve de chaque doute, s’enthousiasme de chaque observation. Il écoute, prend le temps, répond sans omission. Il faut certainement beaucoup de confiance, d’ouverture et d’amour pour parvenir à pareille connivence. Il distribue à ses allié·e·s quelques directives avec l’économie de la parcimonie, avec la nécessité de la précision, avec la finesse de l’essentiel.

Son assistant, complice des premières heures, semble être son inverse absolu. L’un vide le vase à la moindre goutte, l’autre attend le débordement. L’un est prompt et franc, l’autre patient et poli. L’un crie presque, l’autre presque murmure. L’un est droit, l’autre oblique. On s’étonne de cette paire qui détonne mais ne dissone pourtant pas. Peu à peu, l’alchimie se révèle. L’évidence. Ils forment les revers d’une seule et même… pièce. Les deux parties d’un même cerveau. Chacun est le complément et le manque de l’autre. Binôme en parfait équilibre.

Pause. Il demande à son régisseur de nuancer la couleur ou l’intensité d’un projecteur. L’assistant note, observe, prête son troisième œil. La modification est si infime qu’elle est indiscernable au regard vierge, au regard nu. C’est de la dentelle. Du détail. Du microscopique. Rien ne change et pourtant tout change.

Avant que ne s’achève la répétition, technicien·ne·s et interprètes se réunissent de nouveau autour du poète, du penseur. Lui partage ses derniers espoirs, son assistant ses dernières remarques. Le doux, le grave, le tempéré disparaît avec la même tranquille discrétion des voiliers derrière la baie.

Il est là…

Il n’est plus là.

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