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De la vie au théâtre et du théâtre dans ma vie.

Paris des Femmes

Jeudi 19 décembre 2013, théâtre des Mathurins. Je me retrouve par un concours de circonstances invitée à rencontrer l’équipe artistique d’un festival de théâtre, le Paris des Femmes. Tour à tour se présentent ainsi Michèle Fitoussi (auteure, journaliste, scénariste), Blandine Le Callet (auteure), Murielle Magellan (auteure, metteure en scène, scénariste), Véronique Olmi (auteure, comédienne, scénariste), Anne Rotenberg (directrice artistique du Festival de la correspondance de Grignan) et Alexandre Zambeaux (comédien).

Le Paris des Femmes

«L’époque est peut-être morose, mais c’est la mienne» amorce Véronique Olmi. Le Paris des Femmes est un festival qui souhaite donner la parole aux femmes en réunissant des auteures contemporaines autour d’un projet théâtral. En France, 75% des textes joués sont écrits par des auteurs masculins. Le Paris des Femmes est un festival, à la fois festif et lieu de création, de passage. Neuf pièces écrites pour l’occasion par neuf auteures sont mises en espace au cours de trois soirées consécutives. L’auteure est mise en avant. Le (ou la) metteur(e) en scène la rencontre préalablement pour mieux comprendre son texte, sa pensée, et ainsi mieux l’appréhender et en être le plus fidèle possible. Les metteur(e)s en scène en quelque sorte sont passeurs(euses) de la parole de l’auteure. Il y a un réel souci de fidélité. Lors des lectures par exemple, les didascalies sont dites afin de ne pas trahir la pièce. Ce qui compte pour l’équipe du Paris des Femmes, c’est d’être au service des auteures avant tout. Exporter le concept est l’une des ambitions de l’équipe artistique. Cette dernière, en revanche, manque davantage de moyens que d’idées. Cela n’empêche pas au succès du festival de croître. De plus en plus de gens viennent spontanément, avec l’envie de découvrir et/ou de soutenir.

Les textes sont mis en espace, ce n’est ni une lecture ni une mise en scène, mais une proposition (de mouvement, de musique, de lumières…). On demande aux auteures d’écrire une pièce de théâtre sur un thème assez large. En 2012 ce fut « Guerres et paix », en 2013 « De bruit et de fureur ». Cette année, le thème s’intitule « La Vie : modes d’emploi ». Les auteures écrivent en respectant certaines contraintes. Elles sont en effet limitées en nombre de mots (4 000 au maximum), de personnages (trois au maximum), de services de répétitions (deux à cinq services par lecture) ainsi qu’en durée (une demi-heure). Les auteures confient une copie du texte à l’équipe du Paris des Femmes qui le confie ensuite à un(e) metteur(e) en scène qui confie ensuite les rôles aux acteurs de son choix. Les metteur(e)s en scène ont la liberté de la distribution.

«De la contrainte naît une liberté, une créativité» sourit Anne Rotenberg, co-fondatrice avec Michèle Fitoussi et Véronique Olmi du festival le Paris des Femmes.

Un laboratoire

Blandine Le Callet vient appuyer le propos d’Anne Rotenberg en racontant sa propre expérience. Pour la romancière, qui n’avait jamais participé au Paris des Femmes auparavant, l’écriture théâtrale ne ressemble pas à son travail romanesque. «Le fait que ça va être incarné, ça modifie l’écriture». La différence avec le roman est que le théâtre se concentre sur le dialogue, «on enlève la béquille de la narration». Ecrire pour le Paris des Femmes a été pour elle : du plaisir sans aucune pression, bonheur, joie, excitation, facilité même. Anne Rotenberg parle de «créativité dans l’urgence». C’est également ainsi qu’Alexandre Zambeaux –metteur en scène pour le festival– envisage la mise en espace des textes : «Si on réfléchit, on n’y va pas […]. C’est comme si on venait voler un instant de la répétition». Il y a donc quelque chose de l’ordre de l’intime. A ce stade (celui de la mise en espace), «tout le monde est sur un fil» ajoute la discrète Murielle Magellan, elle aussi metteure en scène pour le festival. On assiste à un moment de fragilité.

Dans ce festival, il y a quelque chose de gratuit, de l’ordre du don. «On a à inventer notre place» indique Alexandre Zambeaux. C’est comme un laboratoire, autant pour les auteurs que pour les metteur(e)s en scène que pour les comédiens. En effet, c’est une première fois pour chacun d’entre eux car les textes sont inédits. A ce caractère éphémère et nouveau vient s’additionner le propos de Blandine Le Callet : «Le travail d’écriture, c’est solitaire. Je voulais participer à une expérience collective». Et la force du collectif, il n’y a pas de doute, elle est bien là ! On sent l’écoute mutuelle, l’entente, l’objectif commun, l’envie de partage, la confiance que partagent les participants de ce «festival générateur de rencontres» comme le décrit Alexandre Zambeaux.

En quelques mots, le Paris des Femmes c’est : ouverture, rencontres, surprise(s) de la lecture jouée, écoute, nouvelles expériences d’écriture… Le festival met en lumière des textes pour la première fois. Il permet d’assister à une naissance.

Pour apprécier il faut connaître et pour connaître il faut fréquenter

Je suis une fille. Sortie du ventre de ma mère il y a dix-sept ans. Aujourd’hui comédienne. «Mon époque est peut-être morose, mais c’est la mienne» disait Véronique Olmi. Qu’est-ce que cela signifie ?

Dans la préface de « La Vie : modes d’emploi », Véronique Ovaldé écrit sur le Paris des Femmes, «un festival de femmes, un festival où seules les voix de femmes s’exprimeront. Pour le plaisir de mieux les entendre. Parce qu’on les entend souvent d’un peu trop loin. Comme on le sait. Comme on préfère l’oublier […]. Être une femme qui écrit ça n’a rien à voir avec être un homme qui écrit. Une femme qui écrit, elle écrit contre des siècles de mise à l’écart, de silence, de « soit le couvent, soit le mariage », d’ouvrages brodés pendant que les hommes s’adonnaient au bel ouvrage sculpté, érigé, pérenne. Une femme qui écrit, elle écrit contre les préjugés de son propre genre, elle écrit en sortant des tiroirs, elle écrit sans maquillage et sans rouge, elle écrit contre cette phrase que les hommes prononcent souvent en achetant un livre « c’est pour ma femme, vous savez, moi, les livres de femme… », une femme qui écrit, elle écrit pour ne pas être regardée, elle écrit pour être celle qui regarde (l’écrivain, la metteur en scène, la photographe, la peintre, la dramaturge, tous ces mots qui ne se mettent pas au féminin, qu’on n’entend pas être au féminin), elle écrit ce qu’elle voit et ce qu’elle pressent.» Qu’est-ce que cela signifie ?

Le fait que je ne me sente pas interpelée par de tels propos m’interpelle. Je me demande pourquoi. Pourquoi cela me paraît-il abstrait ? Pourquoi ne me sentirai-je pas concernée ? Je suis pourtant une fille, dans mon époque, qui consacre ma vie au théâtre, alors que je sais pourtant bien que les inégalités hommes-femmes existent, pourtant, pourtant, pourtant.

Et pourquoi «pourtant» ? Qu’est-ce que ce mon «pourtant» sous-entend ?

En tant que comédienne, en tant que femme en devenir, je veux être désarçonnée, ébranlée, poussée dans mes retranchements (ou au contraire extraite de mes retranchements). Je n’ai pas la fibre féministe, je n’ai pas eu à développer cette sensibilité. Or je crois que le Paris des Femmes va me donner le bon coup de pied que mon derrière attend et mérite de recevoir.

Je nous aime. Nous, les femmes. Je nous veux le meilleur. Je nous veux le respect. Je nous veux l’estime. Je nous veux la considération. Pourtant… il m’arrive de parler des femmes comme on parle souvent d’elles, comme on parle souvent de nous, parfois comme un objet, parfois comme un être qu’on regarde avant d’écouter, parfois, parfois, parfois. C’est davantage subconscient qu’inconscient, je le crains. Il y a des choses que je ne détecte pas, certes, mais il y a d’autres choses que je pourrais voir si seulement je permettais à ma conscience de s’arrêter sur elles.

Je suis prise à défaut dans une culture irrespectueuse à l’égard des femmes. Je suis tributaire, d’une façon plus ou moins inconsciente, de l’irrévérence du regard porté sur elles, du regard porté sur nous. Parce que cette culture donne l’impression que les femmes n’existent pas autrement que dans ce regard qu’on leur jette. Nous, les jeunes femmes, bénéficions des portes ouvertes par les femmes qui ont vécu avant nous dans leur époque (leur époque qui était peut-être morose mais qui était néanmoins la leur). Cependant nous ne faisons pas attention à ces portes ouvertes. Je ne fais pas attention à ces portes ouvertes. Pour moi ce sont des acquis. Mais de quels acquis je parle ?

Le Paris des Femmes veille à rétablir une vision plus équitable. De fréquenter le festival va me faire connaître ce qui va me permettre d’apprécier la force, la puissance, la tendresse, la complicité des femmes, la solidarité des femmes, la parole des femmes.

Informations complémentaires

Le Paris des Femmes est né en 2012 grâce à ses trois mamans Michèle Fitoussi, Véronique Olmi et Anne Rotenberg. Un recueil des neuf pièces écrites pour le festival Paris des Femmes est paru en décembre 2013. Véronique Ovaldé en assure la préface, Mâkhi Xenakis les petites créatures de la première de couverture. Murielle Magellan, Jean-Philippe Puymartin et Alexandre Zambeaux sont les trois metteurs en scène du festival. Les neuf auteures sont cette année : Emilie Frèche avec Bancale, Florence Huige avec La Clémence ou comme si…, Blandine Le Callet avec Savoir vivre, Carole Martinez avec Les épines de la terre, Véronique Olmi avec Des baisers, pardon, Fabienne Périneau avec Je ne serai plus jamais vieille, Karine Tuil avec La Quarantaine, Delphine de Vigan avec Merci et Alice Zeniter avec D’une infinie élégance. Les lectures des textes du festival auront lieu les 10, 11 et 12 janvier au théâtre des Mathurins, à Paris.

Pour tout savoir du Paris des Femmes 2014 : http://parisdesfemmes.blogspot.fr/


Le voyage c’est l’autre

«Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace» – Alexandra David-Néel

La valise est prête avec de quoi tenir un mois. Pour partir sept jours, ça devrait aller. On se rend en train et métro jusqu’à l’arrêt Gallieni. Un panneau indique «Gare routière internationale». Le hall déborde de monde, il fait chaud, il n’y a aucune indication, on ne sait pas vers où se diriger. L’enregistrement ne se faisant pas avant 13h15, on trouve un lieu pour déjeuner. Sur le chemin vers la gare, nous croisons le regard d’une femme qui, elle, n’a pas mangé. Elle mendie en portant son enfant dans les bras. Je sors de mon sac un bout de pain, le lui donne. L’enfant dit merci, la mère esquisse un sourire. En un éclair, je reçois la lumière noire de son regard.

Puis, peu avant 14h, on fait la connaissance des deux chauffeurs qui conduiront le bus. Les deux hommes sont hongrois et parlent hongrois, anglais, français, allemand… Il est 14h23 et le bus vient de démarrer. J’entends ma mère derrière moi souhaiter «Bon voyage».

Maintenant que je suis installée, j’ai tout le temps du monde pour écrire, lire, penser, écouter de la musique… Une chose qui me vient à l’esprit est l’image de notre première approche de la gare routière internationale. L’autocar, transport du pauvre qui ne peut prendre l’avion ou le train. Ce détail a son importance quand on voit l’accueil à la gare. Chaotique. Le confort est strict, l’organisation moindre, l’amabilité rare.

16h08, je suis réveillée par l’agitation. Nous sommes en gare de Bezannes, Champagne-Ardenne. L’éclatant soleil sur la plaine contraste avec le sombre néant du sommeil duquel je viens d’être tirée. Le bus reprend sa course après un arrêt d’à peine trois minutes lors duquel une dame a demandé au conducteur :

«Portugal ?

– No, pas Portugal»

Le ciel est d’un bleu lumineux et les fenêtres offrent une vive vue sur des collines de champs. Je décide de rester éveillée. Dormir fait accélérer le temps mais empêche d’autres plaisirs comme… celui de contempler le monde qui s’offre à mes yeux. Bien entendu quand je dors j’explore un monde, le mien, intérieur, mais je veux l’enrichir de ce qui ne lui appartient pas. Là, l’écriture me permet de mettre en contact ces deux mondes. Le voyage ne se fait pas qu’en autocar.

Vers 16h30, après une longue hésitation, je prends mon courage à deux pieds, quelques feuilles à deux mains, et me lève. Je m’approche de deux gars puis j’arrête de réfléchir. Je me lance : «Bonjour, je peux vous déranger cinq minutes ?». Intrigués, ils acceptent. «Merci. Alors voilà… je m’appelle Mélina, je poste des textes sur un blog et j’aimerais en écrire un à propos de ce voyage. Je vais passer dix-sept heures dans ce bus avec des gens que je ne connais pas et… on pourrait très bien, tous, chacun, rester dans son coin mais… voilà, j’aimerais bien écrire sur les personnes avec qui je prends ce bus, les rencontrer, savoir qui ils sont. Ainsi je voudrais savoir si je pouvais parler de vous et, surtout, vous questionner un peu ?». Trois heures plus tard, 19h30, tous les passagers – tous, sans exception – ont accepté de m’accorder un peu de leur temps et partagé avec moi des bribes de leur vie.

J’ai rencontré Rodolphe, Clément, Ronan, Bérenger et Pierre, âgés de 18 à 21 ans, qui s’apprêtent à passer deux nuis à Budapest avant de se rendre à Ozora, grand festival européen de musique Trance. Ne connaissant pas le principe d’un festival de Trance, l’un d’eux m’explique : «C’est un festival avec que des transes !». Moi personnellement j’appelle ça une Gay Pride. Ils se sont rencontrés au lycée et sont désormais étudiants en environnement, arts appliqués, maths, biochimie ou bien encore sciences humaines. Pourquoi choisir le bus comme mode de transportation ? C’est moins cher, me répondent-ils.

J’ai rencontré Masood qui a son prénom tatoué sur son avant bras gauche. Masood est né en Inde et vit à Hambourg où il vend du cachemire, notamment des châles. Il se rend à Strasbourg dans un but touristique.

J’ai rencontré Marie, 25 ans, étudiante en école d’arts à Paris, qui se rend à Linz voir son petit ami autrichien. Elle prend ce bus car c’est moins cher et moins stressant : «Tu as plus l’impression de voyager, c’est plus humain». Elle raconte que lors d’un trajet, une fois, le bus est tombé en panne, il a eu plus de dix heures de retard, et que cet incident a favorisé des échanges avec d’autres passagers.

J’ai rencontré Lou, Emma et Violette, 20 ans toutes les trois. Pour elles, destination Budapest au festival de musique Sziget, où elles se rendent en bus car c’est le moins cher. L’une étudie en lettres modernes, l’autre en école de théâtre et la troisième fait un BTS en économie sociale et familiale. Je me sens obligée de creuser un peu avec Emma, la théâtreuse. Elle fait du théâtre par plaisir et par intérêt, source de défoulement pour elle.

J’ai rencontré Yan Yangye, chinois de 22 ans, en 5ème année de médecine et qui se destine à la neurochirurgie. Il se rend à Vienne car il y fait un échange dans le cadre de ses études, il travaille un mois dans un hôpital viennois. Il rentre de Paris où il a rendu visite à une amie. En lui demandant s’il voulait ajouter quelque chose à son récit, il me montre un carnet qu’il dissimulait sous ses mains. Il se met alors à me parler de Wang Jing, une chinoise dont il est amoureux et pour qui il narre son voyage dans ce livret.

J’ai rencontré Krisztian, originaire de Hongrie où il se rend justement. Son très bon français lui vient du fait qu’il est serveur dans le quinzième et vit en France depuis huit ans. C’est la première fois qu’il prend le bus : «une envie», dit-il, pour lire, être seul.

J’ai rencontré Michel qui se rend en Slovaquie pour voir son ami(e). Il a choisi le bus parce que c’est moins cher et moins compliqué que l’avion. Il est cuisinier chez un caviste, dans un restaurant parisien qui propose un menu très « terroir français ». En Slovaquie il n’espère qu’une chose : qu’il ait accès à Internet.

J’ai rencontré Habou, retraité, ancien mineur de fond à Forbach qui rentre chez lui à Metz après avoir passé du temps à Paris avec des amis.

J’ai rencontré la souriante Gulsah, d’origine turque, et ses trois enfants Semih, Sena et Selim. Ils habitent à Metz et se sont tous rendus à Paris pour célébrer l’accouchement de la sœur de Gulsah. Les enfants sont ravis d’avoir une petite cousine. Gulsah est cuisinière de métier mais a quitté ce poste et ses horaires difficiles pour s’occuper de ses enfants ; elle est désormais agent d’entretien et pompier et pompier volontaire. Ce qu’elle aime dans son métier de pompier, c’est l’aspect humain. C’est important pour elle d’aimer la patience, le partage. C’est important de ne pas avoir peur (du sang, entre autres) et d’agir le plus rapidement possible pour minimiser les dommages. Son fils aîné, Semih, a 11 ans et demi et entre en 6ème. Ce qui lui fait peur, au collège, c’est la masse de travail. Il sait faire les marbrés, les omelettes et les œufs à la coque. S’il devenait cuisinier, il ouvrirait peut-être bien un restaurant où on pourrait manger par terre. Sena, 9 ans et demi, entre en CE1. Elle aime le sport et n’a pas de préférence pour un sport : «Je les préfère tous alors je change toujours». Son frère Selim, 4 ans et demi, le petit dernier, est en grande section et voudrait devenir pompier comme sa maman. Il aime le foot (mentions spéciales : Didier Drogba et l’équipe turque Galatasaray). Je trouve cette famille très attachante, et leur bonne humeur à tous communicative.

J’ai rencontré Eva, hongroise et habitante de Bordeaux depuis une dizaine d’années. Elle fait un master en finances internationales et voudrait recommencer le même cursus en anglais et en allemand. Eva parle français, hongrois, anglais et allemand. Elle considère que parmi ces quatre langues le français est la plus difficile parce qu’il y a des lettres qui ne se prononcent pas ou des mots prononcés de la même façon mais qui ne s’écrivent pas tous pareils. Pour cette jeune femme polyglotte, c’est difficile de maîtriser toutes les langues au même niveau.

J’ai rencontré Daniela, 20 ans, étudiante en sociologie et en sciences-politiques à Paris 13. Née en Autriche – pays qu’elle a quitté après le bac – elle étudie en France. Elle se rend en autocar à Vienne où elle a une correspondance pour Graz. Le bus c’est moins cher que l’avion et selon elle ce n’est pas la même ambiance. Nous avons parlé de voyages avant qu’elle en vienne à conclure que «c’est bien les voyages !».

Enfin, j’ai rencontré Reka, Kitti et Petrea, de retour à Budapest après une semaine à Paris où elles ont vu le Sacré-Cœur, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, les Champs-Elysées… Ces amies d’école primaire ont trouvé cette semaine parisienne formidable, fatigante, et Paris ressemble à ce qu’elles avaient imaginé (même l’odeur ?). Kitti étudie la médecine, Reka le pharmaceutique et Petrea le dentaire. Avant de rejoindre ma place à l’avant du bus, Reka me lance un «Enjoy Vienna !» auquel je réponds «Enjoy your life !».

Ces échanges furent aussi sympathiques qu’enrichissants. Je recommencerai l’expérience, sans hésiter la prochaine fois.

Il est 20h24 ce samedi 3 août 2013 et à ce moment précis, j’aime ma vie. Parce qu’à 20h24 ce samedi 3 août 2013, la musique dans les oreilles, les fesses dans cet habitacle mobile, j’ai l’impression que rien de mal ne pourrait m’arriver. La tête collée au rebord de la fenêtre, coupée de tout, en sécurité dans ma bulle, j… j’oublie de finir cette phrase et c’est l’arrêt à Strasbourg qui réveille mon esprit.

Aux alentours de 22h et de Strasbourg, le bus embarque un groupe de jeunes – allure scouts – qui se rend à Budapest. Ils sont nombreux. Un charmant garçon s’assied à côté de moi. Alors qu’il est en quête d’écouteurs auprès de ses amis, je lui propose les miens qu’il accepte avec joie. Comme je le comprends. Voyager sans musique, c’est atroce. Il me les rend quelques temps plus tard avant de se préparer pour la nuit. Pourtant, après qu’il ait passé deux bonnes heures à se tourner et se retourner d’un sommeil inconfortable, je vois que la berceuse dans ses oreilles n’a pas suffi à mon voisin. Je lui propose mon coussin.

«Tenez, avec ça vous dormirez peut-être mieux.

– Et vous alors ? Vous ne le prenez pas ?

– J’ai une veste, je peux me débrouiller»

Cinq minutes plus tard il ronflait.

A 2h18 du matin le dimanche 4 août 2013 dans un autocar hongrois en Allemagne, je me lime les ongles pour la première fois de ma vie.

Après une pause sur une aire d’autoroute, je questionne mon charmant voisin. Il fait partie des Éclaireurs de France. Dans son groupe, les âges varient entre 16 et 19 ans. Ces jeunes font chaque année un voyage. Eux s’apprêtent à visiter des pays de l’Est, faire un grand tour de trois semaines en passant au retour par les pays méditerranéens comme l’Italie. Ces Éclaireurs et Éclaireuses sont originaires des environs de Bordeaux. Ils vont rencontrer des jeunes d’autres camps et vont échanger sur les jeux pratiqués dans leur pays respectif. Le partage par le jeu : ludique !

Cela fait treize heures que je suis dans ce bus. Treize heures, déjà. Le temps passe si vite, et pas seulement en dormant finalement. Je pourrais passer la semaine ici que ça me comblerait. Je ne suis même pas encore arrivée à destination que déjà le voyage a démarré. Ou plutôt… LES voyages. J’aime ce défilé des paysages, j’aime ce bouillon culturel et linguistique, j’aime cette liberté, j’aime ce retour à la méditation, j’aime cette sérénité, j’aime ces rencontres éphémères. Immergée entre les scouts, l’ancien mineur de fond, le futur neurochirurgien chinois, les étudiantes françaises en arts décoratifs, théâtre, lettres modernes, les étudiantes hongroises en médecine, pharmaceutique, dentaire, droit économique international, l’indien vendeur de cachemire, la maman-aux-multiples-carrières et sa petite famille… On traverse le couloir de ce bus comme on traverserait le couloir de vingt mondes. J’aime ma vie. J’aime la vie.

Bien que rarement si matinale, je me réveille vers 7h30 à une cinquantaine de kilomètres de ma destination : Vienne, capitale autrichienne. Dehors, le soleil perce les nuages et se répand sur les collines du bois de Vienne en rayons de lumière. Ce sont ensuite mes yeux que le soleil vient peu à peu percer. Il est un peu plus de 8h et Vienne s’étend devant moi. Ici, tout est propre : les rues sont propres, le métro est propre. Étant plutôt habituée aux trottoirs parisiens, c’est dépaysant. Ce qui rappelle un peu Paris, ce sont les mendiants.

Le midi, je me rends chez Tichy, un célèbre glacier viennois, très réputé, tellement réputé que les gens font la queue une demi-heure pour s’offrir ce petit plaisir. Enfin « petit »… Les portions sont énormes, voire américaines. Pour réussir à terminer ma glace, je reçois l’aide d’une tierce personne. À Tichy, t’y manges puis t’y chies.

Soir. On entend les chevaux des calèches passer sous la fenêtre de la chambre. Vers 21h30, une musique parvient à nos oreilles. Il fait nuit, ça tonne et on ne voit pas grand-chose de ce qui se passe dehors. En un clin d’œil on s’habille et se chausse afin d’assouvir notre curiosité. Une rue plus loin se déroule alors sous nos yeux une drôle de cérémonie à l’entrée d’un bâtiment qui brille du feu de torches et de cierges. La musique cesse ; les gens éteignent leurs bougies. Vienne a ses mystères.

Lundi 5 août, jour 2 dans la capitale autrichienne. Ma grand-mère me demande ce que je pense de cette ville. Je ne sais pas… Je ne connais rien de Vienne. Ce serait intéressant d’y passer quelques mois, le temps de s’imprégner du mode de vie. C’est cela qui me touche : à cet endroit, comment vit-on ? Une semaine de promenade ne suffit pas pour observer ces choses-là. Alors oui c’est beau Vienne – en tout cas ce que j’y ai vu jusqu’ici – d’un point de vue architectural par exemple. Le charme de ses calèches, ses passages, ses petites ruelles cachées dans l’ombre, ses grandes zones piétonnes, ses immeubles impériaux, ses vendeurs de concerts qui s’y promènent en tenue traditionnelle, son tram des années 70, ses drôles de soirées éclairées à la bougie, ses vignobles… oui, c’est beau Vienne. Et après ? Que sais-je des gens qui y habitent ? Ça fait quoi de se lever chaque matin à Vienne ?

Mardi 6 août 2013, troisième jour dans la capitale autrichienne. Je ne me sens pas spécialement à l’aise ici. J’aurais aimé pouvoir marcher main dans la main avec…avec. Seule dans ces rues je laisse mes pensées m’envahir. J’aimerais m’installer sur un banc et passer la journée à observer la ville bouger devant moi, blottie contre le corps de…de. Peut-être que Vienne est faite pour s’y promener à deux. Bref, je crois que je m’ennuie.

La scène à laquelle j’ai été témoin – une femme assise dans le tram à une place prioritaire refuse de céder sa place à une maman avec poussette – me pousse à croire que l’incivilité ne s’arrête pas aux frontières françaises (contrairement aux nuages radioactifs).

Aujourd’hui 8 août, grand jour de liberté, fuite loin des obligations du programme imposé. Avec mon bouquin Unbearable Lightness dans le sac on se promène le long du Danube à la recherche d’un coin tranquille. On jette notre dévolu sur un petit coin de dalle sous l’imposant pont qui traverse le fleuve. Pendant plusieurs heures je m’évade et visite l’univers d’Unbearable Lightness, plongeant dans les remous physiques et mentaux de l’anorexie, m’enfermant dans le placard d’une homosexualité cachée. Je le finirai quelques heures plus tard dans les draps du lit.

Il est presque 10h dans la chambre de la pension ce vendredi 9 août. La valise est bouclée, le sac de voyage est prêt à reprendre du service, le cellulaire charge patiemment sur la table de nuit. Les deux fenêtres de la pièce sont grandes ouvertes. On entend les sabots des chevaux claquer sur le sol bétonné et les voitures rouler doucement derrière la calèche. On ferme les fenêtres. Au revoir, Vienne.

Il est 20h et je suis dans le bus Eurolines direction HOME. Un éclair vient de fendre le ciel à travers les collines du bois de Vienne. Ha, plusieurs éclairs. Le chauffeur décide de lancer un film. Ce serait drôle sous ce climat chaotique que ça se passe dans un bus en pleine tempête.

Finalement, c’est un crash d’avion. Dommage.

Il est 22h30, toujours en Autriche, toujours sous la tempête. L’autocar est bondé, impossible d’y circuler et d’aller à la rencontre de mes compagnons de voyage. Pas moyen non plus d’admirer le paysage sous le ciel charbonneux et sans étoile. Pas moyen d’incliner le siège pour dormir. Pas moyen de lire à cause des tremblements. La nuit sera musicale, sans aucun doute. Et longue, sûrement. Tant pis.

Le voyage n’est pas terminé mais jusqu’ici ce que j’ai préféré fut le trajet aller en bus. Je ne saurais expliquer comment ni pourquoi ces dix-huit heures assise dans cet autocar hongrois ont pu me marquer autant. L’inédit de l’expérience, peut-être. Le plaisir des échanges nouveaux, peut-être. Le sentiment de plénitude et de retour à soi, peut-être. Ce soir c’est différent car le contexte est différent, car l’expérience est différente, car les passagers sont différents, car, car, car, (auto)car.

Les lumières s’éteignent peu à peu, il ne reste plus qu’une lampe allumée, dernière lueur au fond de l’habitacle, près de moi. Les corps se mettent en veille ; le ronronnement du moteur va bientôt céder sa place au ronronnement des êtres endormis. La plupart des passagers ne va pas tarder à voyager au pays des songes, hors du temps, hors de la réalité. Pendant ce temps-là, j’écris, luttant contre les secousses. Enchaîner les heures en alternant longues phases d’écriture et longues pauses ensommeillées… ça exacerbe la sensibilité. Tout pourrait m’émouvoir. Soudainement. C’est comme si je voyais de la poésie partout. Je suis une amoureuse. Je suis heureuse. Je me sens libre. Oui, libre. Libre malgré mon siège étroit d’une boîte sur roues fermée de toutes parts. Libre car c’est cette boîte sur roues fermée de toutes parts qui conduit à l’évasion.

23h20, le bus n’est plus éclairé que par l’écran de mon cellulaire et par l’horloge digitale à l’avant du bus. Que faire ? J’ai peur de l’ennui. Beaucoup de gens ont peur de l’ennui. Qui n’a pas peur de l’ennui ? L’ennui rappelle la misérable et foudroyante condition humaine. L’ennui rappelle à la fois la mort et la chance de vivre. L’ennui rappelle que le temps est précieux et que c’est presque du gâchis de ne savoir l’exploiter comme on l’entend. Alors essayer de tuer l’ennui en parlant de lui. Mais qu’est-il réellement ? L’absence ? La solitude ? L’abandon ?  L’indifférence ? Le silence ? La mort ? *silence* L’envie de vivre ?

Je veux rentrer chez moi.

Samedi 10 août 2013, aux alentours de 7h du matin. À Strasbourg arrive une voisine de siège. J’entreprends une conversation avec la nouvelle arrivante, Tania, jeune étudiante en prépa HEC de 19 ans. Cette demoiselle revient de Pologne et rentre chez elle à Metz. Elle va souvent en Pologne, une à deux fois par an, sa mère est polonaise. Elle préfère la France, c’est plus joli et plus varié et il y a des particularités pour chaque région. En Pologne, dit-elle, pays détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est plutôt uniforme. Parmi les voyages que Tania a faits, elle s’est rendue en Autriche, notamment à Salzburg où elle a joué les «Quatre Saisons» de Vivaldi. En effet, elle me raconte qu’elle joue du piano depuis l’âge de trois ans – «Je savais lire les notes avant de savoir lire le français» – et qu’elle a été diplômée à la fin du conservatoire, ce qui lui permet d’enseigner le piano. Mais surtout, surtout… Tania a reçu un don à la naissance : elle a l’oreille absolue. Curieuse, je l’interroge sur cette originalité. Elle est parfois considérée gentiment comme un monstre de foire. Son oreille absolue la rend par ailleurs particulièrement sensible aux fausses notes. Dans sa playlist, on trouve de la musique classique et de la pop-rock anglo-saxonne. Elle me suggère d’aller écouter Moby, un artiste éclectique. Tania me cite ensuite deux musiciens pour qui elle a une préférence : Beethoven et Chopin. Elle précise à ma demande que du premier elle apprécie particulièrement la «Sonate Appassionata» et du second la «Ballade n°1».

Parler de musique avec cette jeune et précoce musicienne m’a donné envie de chouchouter mes oreilles et leur offrir un petit moment dans ma bibliothèque musicale. C’est fou le bien que ça procure. Le mystérieux pouvoir de la musique. Les mystérieux pouvoirs de la musique. Elle me fascine. Elle détend, elle apaise, elle panse des plaies ouvertes, elle prend aux tripes, au cœur, au corps, elle réveille des muscles, elle réveille des démons, elle réveille des sens, des souvenirs, elle connecte l’homme à l’autre, elle connecte l’homme à lui-même, elle connecte l’homme à la nature, elle fait rêver, ouvrir les yeux, pleurer, sourire, se souvenir, comprendre, toucher l’instant, toucher la vie… la musique fait voyager.

Un panneau nous souhaite la bienvenue dans le Bas-Rhin. Ça tombe bien, j’irais volontiers aux toilettes (la poésie, partout).

10h35, une ombre à l’autre bout du couloir, la silhouette d’un homme à contre-jour. Je la vois s’approcher de plus en plus de moi. L’homme pointe une arme droit devant lui. Silence de mort. Le conducteur a lancé «Skyfall», le dernier James Bond.

À 13h22 je pose sur la terre ferme un pied, puis l’autre. Je suis à Paris. Entendre parler français ne m’avait pas manqué ; à Vienne, ça arrivait (un peu trop) souvent (à mon goût). Tiens c’est peut-être ça qui m’a manqué pendant cette semaine de vacances autrichiennes. Pas assez de perte de repères. Pas assez déstabilisant. Je partais vers l’inconnu et me suis retrouvée dans un lieu trop touristique pour que je me sente perdue. Il y a quelque chose de beau dans le fait de perdre ses repères. Dans de telles circonstances, on se met à faire des choses qu’on ne soupçonnait pas être capable de faire, on découvre des plaisirs ignorés comme… aller à la rencontre des passagers dans un autocar hongrois. On se jette dans l’inconnu, on se met en danger, on dérange ses instincts, on perturbe ses habitudes. Peut-être aurais-je aimé me sentir bousculée, à Vienne. Mais non. Tout évoluait en parallèle, sans jamais se croiser, sans s’entrechoquer, sans se rencontrer. Je crois que je préfère l’humain. Visiter des rues, des monuments, des musées… oui c’est chouette je ne le nie pas, ça a son intérêt, c’est enrichissant parfois. Mais c’est tout. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus beau, je trouve. Ce n’est pas la vie, ce n’est pas ainsi que je conçois la vie. Voir le monde et voir du monde : l’un peut-il aller sans l’autre ? Pour moi, non.

Voyager, est-ce vivre ?


Mon jardin imparfait

Ça y est. J’y suis. Dans ce pays «dont nul voyageur n’a repassé la frontière». Dans ce lieu sans longitude ni latitude. C’est donc à cela que ressemble l’après. C’est donc cela qui se trouve de l’autre côté de cette barrière qu’on ne franchit qu’une seule fois. Être ou ne pas être.

Désormais j’ai tout le temps du monde pour regarder derrière moi. Qu’ai-je oublié d’accomplir avant de m’en aller ? J’ai oublié l’insouciance de l’enfance, les cris de joie sur la balançoire, le plaisir d’être assis face au vent et de caresser le ciel avec mes petites mains. J’ai oublié la douceur de l’amour, la jouissance de nos deux corps, le plaisir d’être allongé contre elle et d’embrasser ses lèvres brûlantes. J’ai oublié la chaleur de la famille, les exclamations à chacune de nos retrouvailles, le plaisir d’être en sécurité et de se protéger mutuellement dans cette bulle réconfortante. J’ai oublié la complicité de l’amitié, la chance de pouvoir y trouver les forces qui me manquent, le plaisir de pouvoir faire confiance et de partager rires pleurs angoisses expériences. J’ai oublié la flamme de la curiosité, les étonnements de la découverte, le plaisir d’avoir sans cesse des choses à apprendre et ne jamais m’ennuyer du monde. J’ai oublié la tranquillité de l’âge, la quiétude de l’expérience, le plaisir de trouver en moi une sagesse d’esprit et ne plus craindre les remords. J’ai oublié d’être heureux.

Où est le bonheur ? Où est ce monde sans longitude ni platitude ? Existe-t-il après cette barrière une autre barrière qu’on ne franchirait qu’une seule fois ? Être ou ne plus être.


Anappétence

«A table !», crie maman. Ce midi, et comme chaque midi, elle remplit mon assiette. Alors je mange. Doucement. Morceau par morceau. Je compte les bouchées. Une assiette pleine. «A table !», crie maman. Ce soir, et comme chaque soir, elle remplit mon assiette. Alors je mange. Doucement. Morceau par morceau. Je compte les bouchées. Une assiette pleine.

Trapèze maquillé, même à la maison. Il ne faut pas qu’ils le découvrent.

Mon réveil sonne. L’aube sommeille encore. Ils dorment encore, eux aussi. Yeux (fermés). Poings (fermés). Mes « douches » sont nuitales. Dit-on nuitales ou nuisibles ? Bref, nuit. L’index est majeur. Je suis à deux doigts de lâcher prise. Me voilà vide. Les « douches » me soulagent. Elles m’enlèvent un poids. Des loups et des anges sont là pour me maintenir et me tenir la main. «A table !». Le cri de ma mère résonne encore.

Cette souffrance que je n’arrive pas à digérer. L’estomac noué. Il y a ce quelque chose resté coincé en travers de ma gorge. L’encre nage. L’engrenage. Oui, je pousse mon corps à ses limites. Au risque d’aller au-delà. Cette sensation qui paraît si agréable, quel goût amer laisse-t-elle dans la bouche ?

Je n’arrive pas à apprécier le reflet que m’offre mon miroir. Je me trouve à vomir. Jet froid. J’ai froid. J’…effroi.

Ana. Un seul N pour tant de haine. Ana. Ce nom mystérieux. Ce nom sans sens, comment le lire ? Moi à l’envers, d’autres à l’endroit. «A table !». Le cri de ma mère résonne encore. En corps.


Avec un grand A

J’ai perçu toute la portée de cet amour qui m’entoure et me berce. Parfois les mots les plus simples sont les plus efficaces et merci merci merci merci merci merci merci d’être avec moi en toutes circonstances même quand toi de ton côté ça flanche et penche. J’aimerais entendre ta voix. J’aimerais rire et sourire à tes côtés, percevoir la richesse de cette rencontre, de nos mots, partager encore et toujours larmes ou joies et surtout te remercier de ta présence unique, douce, bienfaisante, apaisante. Cette petite lueur d’espoir et de force que tu continues toujours de faire brûler avec quelques phrases, quelques mots, ma main que tu as prise et que tu ne lâches pas. Déjà tant de mots mais ils ne suffisent pas à te transmettre tout ce qui se trouve au fond de moi, tout ce que je voudrais te dire mais qui ne peut s’exprimer malgré la beauté de notre langue française. Mais sache que tu as ta place toute entière dans ce cœur que je veux continuer de faire battre et que tu alimentes sans cesse d’une nouvelle vie, d’une force sauvage et résistante aux épreuves. Et même si parfois mon cocon s’effrite, mes illusions, mes rêves, tu me donnes un nouvel envol. Tu sais me donner des ailes. Je t’aime.


Changement de priorités

La vie offre parfois des rencontres atypiques. Une personne peut subitement tout à coup faire irruption dans l’existence et la chambouler, la secouer, la renverser. On ne donne plus la même importance aux choses qu’avant, les priorités changent. Cette personne-ci, c’est toi.

Mon cœur prêt à bondir hors de sa cage, il se décroche chaque fois que l’on se parle, chaque fois que l’on se rappelle combien tu comptes pour moi et combien je compte pour toi. Mon cœur prêt à bondir hors de sa cage, il se décroche chaque fois que j’entends ton prénom, chaque fois que tu me glisses à l’oreille des mots, toujours si doux. Mon cœur prêt à bondir hors de sa cage, il se décroche chaque fois que l’on se voit.

On ne s’imagine jamais à quel point quelqu’un peut faire changer une âme de direction. Tu transformes mes lèvres en sourire, mes yeux en regard pétillant, mon cœur en oiseau léger. Tu es le bouclier face à mes découragements, face à mes peines, face à mes angoisses. Comme un moteur programmé pour ne jamais tomber en panne, comme une lampe qui éclaire même en plein jour, comme un Titanic qui fait couler l’iceberg. Avec toi, même la peur ne me fait plus peur.

Merci la vie de m’avoir offert cette rencontre avec toi. Merci la vie de t’avoir déposé à ma porte comme un cadeau au pied du sapin. Merci la vie de t’avoir permis de subitement tout à coup faire irruption dans mon existence et la chambouler, la secouer, la renverser. Merci la vie d’avoir bousculé mes priorités. Merci d’être qui tu es tel que tu l’es. Merci d’exister, mon amour.


Quelqu’un de bien

Mardi 16 avril 2013.

12h35, mon train va bientôt partir. Je compose un à un les chiffres du numéro du cabinet. J’hésite une seconde, puis je me lance. Ça sonne. Une fois. Je commence à stresser. Deux fois…

« Bonjour, oui ?

– Bonjour, j’appelle car j’aimerais prendre rendez-vous.

– Heu… oui, qui êtes-vous ? »

Je me sens idiote. Je prends rendez-vous sans me présenter.

« Kéloufi Mélina, je suis déjà venue. »

Immédiatement, son ton s’adoucit.

« Ha oui. Vous… Quand est-tu disponible, Mélina ? ».

Elle me propose demain mercredi 17 avril à 20h20. Je ne pensais pas obtenir un rendez-vous si rapidement.

J’appréhende. Ça me fait bizarre. Et en même temps je répète depuis au moins deux ans que je voulais la revoir pour lui donner de mes nouvelles et pour la remercier de son aide. Elle, la psychologue qui m’a suivie pendant des années, qui m’a vu entrer dans la vie de l’enfance jusqu’à mes premiers balbutiements de collégienne. Je me souviens de son cabinet : son fauteuil avec un autre fauteuil en face, un divan et un petit bureau. Chaque semaine sur ce petit bureau je me souviens que nous dessinions. L’une commençait un dessin que l’autre finissait. Et en même temps je lui parlais de ma vie. Je me souviens de ce fauteuil sur lequel je n’avais pas envie de m’installer, la place des grands. Et quand j’y repense, je m’imagine demain prendre place sur ce fauteuil, me retrouver face à elle. Les après-midis où j’étais fatiguée, je squattais le divan et me laissais bercer par le bruit du silence.

Je garde tellement de souvenirs de la psy et du cabinet : des photos de maisons grecques blanches à volets bleus, ses lunettes qui retombent sur le bout de son nez, son petit carnet où elle prend ses rendez-vous, sa grande armoire secrète où elle rangeait les dessins que nous faisions ensemble. Déjà à l’époque tout me paraissait si petit. Je me souviens du tableau affiché à côté de la porte. Il y avait le nom d’un artiste grec que je ne retenais jamais, et chaque fois je le lui redemandais, à ma psy. Le nom était écrit avec l’alphabet grec. Je suis sûre qu’il est toujours là ce tableau. Et je suis sûre que la disposition des meubles du cabinet n’a pas été modifiée.

Demain, après des années sans la voir, j’ai rendez-vous avec ma psy. J’en ai toujours parlé au présent, d’ailleurs. Elle n’est pas «mon ancienne psy». Elle est toujours restée «ma psy». Toute l’aide qu’elle a su m’apporter est encore tellement utile à ma vie du présent que ma psy fait partie de la Mélina que je suis aujourd’hui.

**********

Rien n’a changé : la salle d’attente, le cabinet, la psychologue… Cette fois ce n’est ni sur le divan ni au secrétaire que je m’installe, mais sur le fauteuil en face d’elle. A mon arrivée, elle me demande les raisons pour lesquelles elle me retrouve ici, quelques années plus tard. Je le lui explique, tout en évoquant aussi le chemin que j’ai parcouru depuis la dernière fois. Elle se souvient de la 1ère fois que je lui ai rendue visite, quand j’avais 4 ans. Elle se souvient de mes relations fraternelles tendues. Elle m’a parlé du «parcours par toujours facile» que j’ai connu, m’a parlé de mes parents – «un couple particulier, avec des cultures à la fois très proches et que pourtant tout oppose» – grâce à qui j’ai pu évoluer dans un univers riche. Elle n’est pas étonnée de voir qui je suis devenue, la personne que je suis en train de me construire. Je l’ai remercié d’avoir participé à cette construction.

«Je suis touchée, mais je te retourne ce que tu me dis. On a formé une équipe ; si on a avancé c’est parce que tu as bien voulu accomplir ta part du travail. […] Tu es une fille bien, Mélina.

– Heu bah j’essaie de devenir quelqu’un de bien.

– Non non mais je te le dis, tu ES une fille bien.»

Les vingt minutes sont passées très (trop ?) vite, elle m’a redonné rendez-vous. Elle sait où elle va m’emmener, elle sait quel travail est à faire. Et moi je sais que je suis prête : le rendez-vous c’est moi qui l’ai pris, c’était ma propre démarche, et j’ai conscience du travail qui m’attend. Mais surtout, surtout, je suis prête à me remettre en question, à souffrir une nouvelle fois. Car je sais, je SAIS, que j’en sortirai grandie.

Elle a su appuyer là où ça fait mal. J’ai tiré une grande force des séances chez la psy il y a quelques années, une force tellement solide que je me suis presque sentie toute-puissante. Comme si rien ne pouvait me déstabiliser désormais. Il y a des drames de la vie qui peuvent vous démolir tout ça. Ce drame de la vie qui m’a montré que finalement ma force était bien illusoire, et que finalement je suis bien faible. Quelqu’un de fort n’est pas quelqu’un qui est capable d’être joyeux puis de fondre en larmes deux minutes après, comme ça, sans raison apparente.

Je me suis livrée sans détour (en même temps, à 70€ la séance de vingt minutes…). Elle est entrée dans mon intimité, je me suis laissée faire. Cette première séance m’a fait du bien, et déjà avec le peu qu’elle m’ait dit j’ai pas mal de questions à résoudre. A l’époque où j’allais la voir, je n’avais pas conscience de tout ça. Je pensais revenir la voir un jour, je suis revenue au bon moment. En pleine crise identitaire (on appelle ça «l’adolescence») et à un âge où je peux avoir CONSCIENCE des choses. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas octroyée un tel voyage à travers moi-même. Quand la psy m’a dit «tu es quelqu’un de bien», tout mon travail a eu du sens. Et plus j’avance et plus j’apprends à aimer la personne que je suis en train de devenir. Quand je serai grande, je serai quelqu’un de bien.