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Santé, beauté, perfection

Ceci est un billet un peu spécial, écrit à 6 mains : celles de deux amies, Alexane et Hélène, et les miennes. C’était en fait à l’origine un travail de groupe, élaboré dans le cadre scolaire. La consigne : écrire un apologue dans lequel on expose sa conception du bonheur. 

«Santé, beauté, perfection», les trois maîtres mots de l’Etat de Stomakhos.

J’ai été adoptée par un couple originaire de Stomakhos ; j’y suis arrivée à l’âge de quatre ans. Mon nom – dont j’ai horreur – est Aphrodia. Dans une semaine, je fête mes 21 ans. 21 ans, l’âge où aucun retour en arrière n’est possible.

Stomakhos est un minuscule Etat de 50 000 habitants dans lequel les rations alimentaires –sous formes condensées – de chacun d’entre nous sont fournies, donc contrôlées, par le gouvernement. Administrés à des milliers de personnes, ce sont les produits les plus performants du marché. Créés il y a plus de 30 ans par les meilleurs scientifiques de la planète, ces pilules alimentaires sont censées dessiner une silhouette parfaite. Les rares personnes qui n’entrent pas dans les normes sont soumis à ce qu’on appelle dans notre jargon le « TF ». TF, le « test final ». La vente libre d’aliments est strictement illégale et passible de sanctions dont tout le monde ignore la nature.  Le critère fondamental pour appartenir à notre société : la minceur. «Santé, beauté, perfection». Une femme de Stomakhos ne peut excéder 42 kilogrammes. Moi, je suis en surpoids ; j’en pèse 48. Je pense que c’est à cause de mes parents biologiques, une histoire de génétique.

21 ans est l’âge de la majorité, et le principe de la «santé, beauté, perfection» ne s’applique qu’auprès des majeurs. Le surpoids étant considéré comme un crime, j’ai une semaine pour perdre mes 6 kilogrammes en trop car je serai sinon considérée comme hors-la-loi. Depuis mon enfance, je suis victime de moqueries de la part des membres de mon entourage. A l’école, mes camarades de classes me surnommaient «Affreusia». Voilà pourquoi je hais mon prénom. Malgré tous mes efforts, je n’ai encore jamais réussi à rentrer dans la norme fixée par l’Etat. Je me suis toujours sentie rejetée.

*

Cela fait trois jours que je n’ai rien avalé. J’ai faim. «Santé, beauté, perfection». Pour être en bonne santé, il faut garder la ligne, ne pas faire d’excès. Pour être belle, il faut être mince, svelte. Si l’on réussit à combiner les deux, on est parfait. Les filles qu’on peut voir lors des spots publicitaires sont même plus que parfaites, elles doivent nous servir de modèle. L’Etat lui-même subventionne les affiches, et il y en a partout : arrêts de bus et de métro, gares, transports en commun, mairie, pharmacies, panneaux publicitaires… On peut aussi recevoir une prime si on autorise leur affichage sur notre voiture familiale ou notre maison. Les publicités se ressemblent toutes. On voit toujours une femme parfaite en train de faire la promotion de telle ou telle pilule amincissante, crème anticellulite ou boisson amaigrissante. Trois jours, donc, sont passés. Je n’arriverais pas à me priver toute ma vie de toute façon, et je vois la poudre de poulet qui me fait de l’œil sur la table. Je n’ai perdu que 300 grammes, ce qui est largement insuffisant. Et infaisable. Ho et puis tant pis ! Oubliée la loi, oubliées santé, beauté et perfection. Je ne veux pas vivre dans la restriction. Je me sens belle et en forme, je me sens parfaitement bien dans ma peau. Je n’ai ni envie ni besoin de manger de la nourriture en poudre, en cachet ou en sirop spécialisé. Je n’en peux plus d’avoir encore faim après chacun de mes repas, d’avoir la sensation de n’avoir pas mangé comme mon organisme le voudrait. J’ai faim à un point que je pourrais ingurgiter mes trois jours de repas manqués en une seule fois. Oui, tant pis ! Je me sers un verre d’eau, y ajoute le poulet en poudre, et avale. Puis deux cachets de pommes à sucer. On dirait du vent. Il n’y a aucun goût et aucune consistance.

*

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je n’ai, malheureusement sans surprise, pas atteint les 42 kilogrammes requis. Je suis désormais une hors-la-loi aux yeux de l’Etat. «Santé, beauté, perfection». Est-ce qu’un esprit est moins sain dans un corps moins sain ? Je suis peut-être malade. Ou folle. J’ai été convoquée par l’Infirmerie à passer toute une batterie de tests : le TF. J’ai énormément d’appréhension, car j’ignore le sort qui m’est réservée. On m’a demandé de patienter ici, dans une salle blanche éclairée aux néons. Il ne me reste plus qu’à attendre les résultats.

« Mademoiselle, veuillez me suivre !

– Moi ? »

Evidemment que c’est à moi qu’il parle, je suis seule dans la salle d’attente. Ce que tu peux être idiote, Aphrodia. L’homme qui vient me chercher est un véritable habitant de Stomakhos : grand, avec des vêtements moulants qui laissent deviner son corps taillé en V. «Santé, beauté, perfection». Il est l’exemple type de ce que l’Etat souhaite que nous devenions tous.

Il acquiesce et me laisse sortir la première. Nous traversons un couloir interminable aussi accueillant que la salle d’attente où on m’a fait patienter tout à l’heure. Après avoir tourné sur la droite, il fait venir un ascenseur. A l’intérieur de la cabine, pas de numéros d’étages indiqués : simplement des boutons de différentes couleurs. Pour nous, c’est le rouge. Là je nous sens descendre. Descendre. Encore descendre. La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin. L’homme me conduit dans un couloir, rouge lui aussi. J’entends des bruits sourds, effrayants, inconnus. On pénètre dans une petite pièce – un parloir au premier coup d’œil.

« Je suppose que vous devinez pourquoi vous êtes ici ? » J’acquiesce lentement d’un hochement de la tête. Je ne peux pas parler, la peur me paralyse.

« Stomakhos est régi par trois principes fondamentaux, « Santé, Beauté, Perfection ». Et pour cela, un seul moyen d’y parvenir : la minceur. La Beauté Parfaite. Parce que le fait que des êtres se ressemblent tous dans une société supprime les problèmes. Plus de discrimination, plus de différence. Le rejet disparait, au profit d’une élite contrôlée pour être toujours plus parfaite. Tout le monde s’aime, les moqueries n’existent plus. Et les symptômes tels que le cholestérol, le diabète ou l’asthme, deviennent peu à peu des mythes, tant ils tendent à disparaitre… « Et les autres ? », me direz vous. « Les autres, ceux qui ne rentrent pas dans la norme, qui font partie de la classe inférieure ? » »

Un petit rictus traverse son visage et me glace le sang. Il prononce cette dernière phrase avant que trois hommes de main m’attrapent par le bras :

« Ceux-là sont tout simplement intolérables »

Le Test Final est ce que chaque individu de Stomakhos redoute le plus. De la naissance jusqu’au jour de la majorité, se façonner un physique parfait est non seulement le seul but, mais aussi le seul moyen de rester en vie heureux. Les rumeurs disent que jamais personne n’en est ressorti vivant. En réalité, je pense que personne n’a jamais su en quoi il consistait. Aujourd’hui, mon tour est arrivé. Ces 21 dernières années ont été pour moi source d’angoisse, de souffrance, et de rejet. Mais mon physique imparfait et mon poids hors-norme se doivent d’être aujourd’hui punis par l’Etat. Les trois hommes de sécurité m’attachent à des crochets, sur un lit d’hôpital. Je peux lire dans leurs yeux de la pitié, de la compassion, ou même du dégoût. Ils ont l’air de connaître le sort qui m’est réservé. Personne ne parle. Ces hommes veulent visiblement ne laisser paraître aucune émotion sur leur visage. Après avoir traversé de longs couloirs, nous arrivons finalement… Encore et toujours dans une salle peu chaleureuse, blanche et éclairée aux néons. Je n’arrive pas à contrôler mes membres, je suis incapable de me débattre et de bouger. C’est sûrement à cause du produit que m’a administré l’homme en blouse verte tout à l’heure pour me maîtriser plus facilement. Les trois hommes sont en train de me détacher. J’aimerais m’enfuir en courant. C’est impossible, bien entendu.

« Hé ! Mais que faites-vous ? Retirez immédiatement vos mains !

– Je regrette, mademoiselle. Nous devons vous déshabiller afin de vous couvrir d’un produit qui désinfectera votre peau ».

Je suis obligée de me laisser faire. Je ne peux certes pas bouger mes membres, mais je peux ressentir leurs doigts poisseux me toucher. Ils me déposent, couchée sur le ventre, sur une plaque surélevée désagréablement froide. Je ne peux plus les voir, mais eux doivent bien se rincer l’œil à avoir une jeune femme dénudée sous les yeux ! Le désinfectant est d’une puanteur exécrable. Je me demande à quoi cela va servir. Peut-être vont-ils me faire une liposuccion ? Ou bien me poser un anneau gastrique ? Non ! Je refuse de ressembler à tous les habitants de Stomakhos. Il y a une différence entre la minceur et la maigreur. Les femmes ont l’air de n’avoir que de la peau sur les os, pour moi ce n’est pas ça, être belle. Comment puis-je me sentir heureuse et épanouie dans un corps qui ne me convient pas ?

VLAM !

On dirait qu’une énorme plaque m’est tombée sur le dos. J’essaie de crier, mais mon souffle est coupé. Elle s’enfonce de plus en plus. La pression est très forte. C’est insupportable. J’ai mal. J’AI MAL !

« Arrêtez ! Je ferais tout ce que vous voudrez mais arrêtez ! Je veux bien être parfaite finalement !

– Trop tard, maintenant. Nous n’avons plus le droit de reculer. Aucun retour en arrière n’est possible »

La plaque a déjà brisé plusieurs de mes os. C’est affreusement douloureux ! Je sens aussi mon cœur pressé contre la cage thoracique. Mon pouls s’accélère. L’air ne passe plus dans les poumons. Je suffoque. Je ne survivrai pas.


Vivre, c’est aussi plein de bonheur

à Dragibus

Je ne mange pas
C’est au-delà du corps
Que je refuse tout ça
Je vomis même la mort
Je ne mange pas
Je perds toutes mes forces
Mais je ne lâcherai pas
De mon corps je divorce
Je ne mange pas
Je suis bien trop tenace
Mais je ne sais pas
Quelle est vraiment ma place
Je ne mange pas
Regardez-moi je meurs
Car quand je ne mange pas
Tout le monde à peur
Je ne mange pas
Traitez-moi de connasse
Car je ne sais pas
Pourquoi demander grâce
Je ne mange pas
Ça me fout la nausée
De vous voir là
Je meurs si vous partez
Je ne mange pas
Je maigris vos sourires
Je ne mange pas
Je vous aime, c’est ça le pire

Elle disait que vivre était cruel
Elle ne croyait plus au soleil
Ni aux silences des églises
Même mes sourires lui faisaient peur
C’était l’hiver dans le fond de son coeur
Elle disait que vivre était cruel
Elle ne croyait plus au soleil
Ni aux silences des églises
Même mes sourires lui faisaient peur
C’était l’hiver dans le fond de son coeur
Le vent n’a jamais été plus froid
La pluie plus violente que ce soir-là
Le soir de ses vingt ans
Le soir où elle a éteint le feu
Derrière la façade de ses yeux
Dans un éclair blanc

Elle y pense chaque fois que le train passe
Elle y pense tout l’temps qu’la rivière coule
Elle y pense dans la rue et dans la classe
En pleine solitude et en pleine foule
Elle y pense chaque fois que le train passe
Et puis sur chaque pont qu’elle traverse
Chaque fois qu’elle refoule ou qu’elle renverse
Une larme d’enfant et de détresse
Elle y pense chaque fois que le train passe
Elle y pense tout l’temps dans la voiture
Derrière ses parents qui la conduisent
À l’école, au marché ou à l’église
Elle y pense chaque fois que le train passe
Elle y pense tout l’temps à la maison
Quand elle ouvre le tiroir des rasoirs
Ou la petite porte des flacons
Elle y pense chaque fois que le train siffle
Chaque fois qu’elle essaie d’aller moins mal
Chaque fois qu’elle avale ou qu’elle renifle
Une dose à grimper sur les étoiles
Elle y pense chaque fois que le train passe
Chaque fois qu’un regard tombe sur elle
Chaque fois qu’elle tombe sur le regard
Que le regard ne l’a pas trouvé belle
Elle y pense chaque fois que le train passe
Elle y pense tout l’temps qu’la rivière fuit
Elle voudrait s’envoler dans l’espace
Elle voudrait s’enfoncer dans l’oubli
Elle y pense chaque fois que le train passe
Elle y pense tout l’temps qu’l’océan danse
À marée haute comme à marée basse
Au début comme à la fin des vacances
Elle y pense et pourtant, elle se retient
Elle y pense et pourtant, loin en dedans
Chaque foutue fois que passe le train
Elle a pas envie de s’planter devant
Elle y pense chaque fois mais elle attend
À deux pas de ces rails qu’elle connaît bien
Elle y pense chaque fois mais elle attend
De trouver la façon d’y penser moins
Elle attend qu’on lui vide sa cargaison
Et que dans le courant d’un grand fou rire
En voyant s’éloigner l’dernier wagon
Elle oublie de penser qu’elle veut mourir

J’ai des cicatrices plein la peau, et quelques-unes dans mes souvenirs
Y’a des rescapés partout, j’suis qu’un exemple, ça va sans dire
Ça doit se sentir, faut pas se mentir, la vie c’est aussi la guérison
Après la foudre, prends-toi en main et redessine ton horizon
Je fais partie de ceux qui pensent qu’y a pas de barrière infranchissable
Il faut y croire un peu, y a bien des fleurs qui poussent dans le sable
Et c’est quand tu te bats qu’il y a de belles victoires que tu peux arracher
Comme se relever avec une moelle épinière en papier mâché
Je n’apprends rien à personne, tu es vivant tu sais ce que c’est.
Vivre c’est accepter la douleur, les échecs et les décès
Mais c’est aussi plein de bonheur, on va le trouver en insistant.
Et pour ça, faut du coeur et un mental de résistant.

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Nicolas Fraissinet. Françis Cabrel. Lynda Lemay. Grand Corps Malade.


Unbearable Lightness

Il m’arrive souvent de parler d’Ellen DeGeneres, cette présentatrice américaine de la célèbre émission « The Ellen DeGeneres Show ». Cependant, je n’évoque pas souvent le nom de son épouse, Portia de Rossi. Il y a un an, j’ai acheté un livre autobiographique de Portia : Unbearable Lightness. Dans ces pages, je suis tombée sur un résumé de sa vie et de son bouquin. J’ai eu envie de partager ce petit texte avec vous, alors j’ai commencé un travail fastidieux de traduction. C’est sûrement mauvais, je m’en excuse d’avance.

Portia de Rossi est une actrice australienne de naissance connue pour ses rôles dans les séries télévisées Ally McBeal ou Nip/Tuck (mais pas seulement). Elle vit à Los Angeles avec Ellen DeGeneres. Lire la suite