Sans catégorie

PRAGUE, mercredi 24 juillet 2019

Trier, dépoussiérer, jeter, donner, garder. Quelques jours pour faire le vide de décennies d’existence. Laisser la place à d’autres.

On décroche des cintres les vêtements de la garde-robe. On met une vie en plis. On la glisse dans des cartons, dans des boîtes de collecte, dans des poubelles.

Ne pas penser à l’époque où, dans cette robe, il y avait un corps qui vibrait. Ne pas penser à l’époque où les manches de ce manteau nous enlaçaient à chaque retrouvaille.

On se réjouirait presque de notre obligation d’être efficace ; ça détourne l’attention. Au moins, pendant ce temps, on ne s’attarde pas sur les vagues d’émotions qui pourraient nous noyer.

Il faut aller vite, il faut aller bien. Il ne faut pas réfléchir. Il ne faut pas s’arrêter.

Je plonge dans mon histoire familiale, elle replonge dans ses souvenirs. 1967 : arrivée à Prague. 1968 : invasion soviétique, le silence ce matin-là dans les rues, les chars. La mise sur écoute, les pages confisquées du manuscrit, les 5 615 années de prison. L’inévitable expulsion. 1971 : arrivée à Vienne, nouvelle vie. Les biographies de W. H. Auden, Sophia Loren, Vladimir Nobokov, Ezra Pound et d’autres. 1989 : révolution de velours. L’espoir. 1991 : retour à Prague, The Prague Post, le rêve de la vie pragoise. Et tout le reste, 1979, 1993, 1997, 2004, 2019.

Elle a l’estomac noué. J’ai le vertige. En pleine face, l’ampleur de la filiation. Photographies, archives, articles de presse, lettres, livres, vêtements, cassettes. L’histoire au microscope.

Devine ce que j’ai trouvé. Attends, je te montre. Tu veux connaître la suite ? Moi aussi. Suis-moi. Comment ? Je devrais en faire quelque chose, tu dis ? Je ne sais pas. Je garde, on verra bien. En attendant, regarde ça. Allo ? Oui ? Se rencontrer pour parler à la radio de nos trouvailles ? Pourquoi pas. C’est d’accord.

Faire du vivant avec tout ça. Rencontrer celleux qui furent ses ami·e·s. Prendre le relais des liens. Profiter de ces jubilations du présent, des rencontres, des découvertes. On s’effondrera plus tard.

Pour les jambes, pour les bras, pour les mains, pour les sourires, pour les repas, pour les lifts, pour les plaisirs, pour les surprises, pour les soutiens, pour les heures, pour les cartons, pour les émotions : merci/thanks/dĕkuji Agnes, Alexis, Andrew, Ewa, Gail, Joël, Kathy, Lucka, Milan, Nina, Sean, Susan, Sylva, Trey, Zuzana et tou·te·s celleux que j’oublie.

Dans moins de vingt-quatre heures, ce sera fini. La clé fera son dernier tour de serrure dans nos mains.

Demain, on fera un dernier salut au cimetière avant de partir.

Prague, à jamais dans mon cœur.

Maintenant, place à d’autres.

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s